Pour se rappeler Régine

Paris l’a beaucoup entendue à ses débuts (des Desdémones inoubliables, ses premières Maréchales, enfin Didon) mais beaucoup moins une fois devenue, avec ces Troyens qu’elle promenait partout, l’ambassadrice, assez héroïque – et non subventionnée – d’un chant français alors mondialement méprisé. Quand elle y est revenue, ayant fait acclamer son Iphigénie à Buenos Aires, Paris l’a boudée. Plus tard, huée. Paris, on ne le sait pas assez, n’aime pas beaucoup consacrer des lauriers cueillis à l’étranger par des Français et le lui a montré, durement. Les choses se sont apaisées. Est-ce réparation ? Un grand Concours, de haute réputation, couronnait pianistes et violonistes, fort ancien déjà et qui perpétue le nom d’artistes illustrissimes alors, et désormais bien oubliés : Marguerite Long et Jacques Thibaud. Le nom de Régine Crespin s’y ajoute, pour le chant. Participants triés sur le volet, jury de grand prestige, de quoi égaler un Concours Domingo qui, du vivant même de l’illustre ténor (et avec son sponsoring personnel) a fait ses preuves : une de ses lauréates a été Nina Stemme, aujourd’hui soprano dramatique numéro 1 au monde.

Fort bien, mais il faut préciser que les concours de chant ne prouvent pas tout, ne suffisent pas, et certes ne remplacent en rien la pratique d’autrefois, sans doute devenue aujourd’hui impossible, qui consistait à apprendre et à mûrir progressivement dans un même théâtre, en s’ajoutant peu à peu des rôles et des facettes, et en osant à la rigueur un emploi un peu plus lourd, qu’on essaierait deux ou trois fois. Aujourd’hui si une soprano prometteuse montre l’étoffe d’une Aida, ce n’est pas deux ou trois qu’elle en aura à chanter, entourée de camarades qu’elle connaît et qui la soutiennent, c’est dix d’un coup, en série – et elle peut y laisser son avenir. En concours, on montre ses nerfs et son sang froid, son brio, son contre-ut, mais pas son endurance, sa capacité à tenir la scène. Autrefois les meilleurs de la classe se disputaient le Prix d’Excellence et le Prix de Diligence. Le concours prouve qu’on a su exceller. Seule la scène vérifie l’autre aplomb, les pieds bien au sol, la distribution prudente du souffle, la diligence ménagère qui fait qu’à l’opéra, on va au bout.

Les meilleurs, on ne le dira jamais assez, se font eux-mêmes : et c’est bien ce qui les fait les meilleurs. Crespin à l’époque, de Mulhouse (sa première Elsa de Lohengrin) à Béziers (sa première Brunehild de Sigurd) s’était peu à peu fait son identité, son profil, et assuré son endurance. Quand Bayreuth l’appellera pour Kundry et dans la foulée le Met pour la Maréchale, elle sera prête, rodée, à point : la grande Crespin en son plein fruit. Avec l’identité la moins formatée qui soit. Sa carrière, c’était son propre parcours, ses rencontres, ses coups de cœur, et ses détresses, ses échecs aussi. Et c’est ainsi qu’on l’aimait. Il y a quelque chose qui nous la rappelle, quelque chose d’aussi libre et individuel, dans le parcours aujourd’hui de Stéphanie d’Oustrac. Il ne s’agit pas de comparer les voix, les calibres, les artistes. Mais la fantaisie seulement, cette imagination artiste qui suggère les chemins, et va faire qu’on soit seul(e) à être qui on est. D’emblée, comme dans de très anciens Paladins, c’est la fille de théâtre qu’on sentait en elle : un dire, un abattage verbal, une parfaite mobilité physique aussi, qui font que sur la scène elle était chez elle. Brûler les planches : l’expression veut bien dire ce qu’elle dit ! On l’a vue en Hélène d’Offenbach (Montpellier l’y verra pour les fêtes), le naturel même, n’ayant besoin d’aucun chichi, d’aucun truc en strass, une Hélène qu’on verrait parfaitement le même soir s’amusant et nous amusant en petit Oreste du même ouvrage, faisant valser les sous de Papa. C’est ça, l’aisance. C’est ça, être soi-même : à la fois entièrement s’investir, et en même temps s’effacer soi-même, dans le personnage qui est tout (et à la fois lui ressemble, et la change d’elle-même). Sa Carmen n’est pas celle de Régine, certes ; mais c’est une Carmen libre, mordante et piquante, désinvolte, fataliste et fatale. Portrait complet. Ces quelques derniers mois l’ont montrée à la reprise d’Atys, Cybèle royale, démontrant ce que peut et doit être le chant baroque pour être du chant : sensible, tenu et non tendu, à la fois l’émotion, et le style. En septembre, c’était Sesto de Mozart à Garnier, qu’elle vocalisait en déesse (et déesse mozartienne), donnant là encore à la fois la plénitude et la vérité de l’émotion, et le galbe, le style. Quel concours aurait pu discerner tous ces dons dans leur diversité ? Aucun. Mais cet enchaînement de paris, divers, et prudents. L’artiste même doit à un moment se regarder, stupéfaite, et se demander si c’est vraiment elle qui a su faire tout cela. Eh oui, c’est elle ! Et on attend davantage encore pour demain !

André Tubeuf