Belle, très belle Hélène
Hélène, ç’a été d’abord un coup de foudre, un coup de force : le beau Pâris l’enlevait à Sparte et à son mari Ménélas, d’où la Guerre de Troie. Faut-il qu’elle ait été belle ! Au point même que la voyant passer sur les remparts de Troie, en pleine guerre, les vieillards troyens qui allaient tout y perdre hochaient la tête : ils se disaient qu’elle en valait la peine… Belle et Hélène, c’est tout un. Un pléonasme, ou une tautologie.
Pardon pour ces deux derniers mots, si grecs. Mais il y a tant de grec dans cette histoire, et de mythologie. Au temps d’Offenbach, le public des théâtres de Paris était, à tort ou à raison, instruit, plutôt bourgeois que populaire, tout sauf illettré. Il saisissait à demi mot allusions et jeux de mots, il s’en régalait. L’opérette en rajoutait, et beaucoup de son succès lui venait de là. La parodie, à l’origine, c’est ce qui met d’autres paroles sur un air qu’on a déjà chanté (ou l’inverse), d’où un effet de décalage qui n’échappe à personne. Triomphe de la litote, de la réticence, de la pointe, du sous-entendu, du moment que le public saisit, qu’il est complice. On ne s’en tenait pas à la politique ou aux mœurs, tout ce qui était dans l’actualité était bon à reprendre (à parodier). On ne réagit plus au Trio du dernier acte dit « patriotique », alors que le public de 1864 se tordait. C’est qu’il n’y a plus personne pour y reconnaître, décalé, rigolard, le très sérieux Trio du Guillaume Tell de Rossini, surtout aujourd’hui où presque tout le monde connaît au moins de nom la Belle Hélène, mais presque personne Guillaume Tell. Vers 1930 déjà Reynaldo Hahn soupirait que bientôt les astuces qui émaillent la Belle Hélène tomberaient à plat, Troie sonnant à l’oreille comme Troyes, simple chef lieu, dont il n’y a pas à faire toute une histoire. Il est vrai que l’actualité a ses rebonds, et les couplets d’Oreste qui longtemps ont semblé innocents (sauf pour la blague des enfants dépensiers et des conflits de générations) peuvent prendre une autre résonance quand on entend que de toute façon « c’est la Grèce qui paiera » !
Offenbach et ses librettistes Meilhac et Halévy sont les héritiers, les continuateurs d’une des traditions les plus vivaces en France, celle des chansonniers. Dans chansonnier il y a chanson ; mais persifler y est sous-entendu. Heureux couplage, éphémère par vocation (comme tout ce qui est d’actualité), entre un air qu’on gardera en tête et sifflotera à la sortie et des paroles tout autrement assaisonnées (du sel attique, pour rester en Grèce). Pas méchante, mais piquante, irrévérencieuse, la mise en boîte rejoint une tradition vieille comme à l’Humanisme, et aussi les Humanités grecques et latines, qui en sont le plus beau chef-d’œuvre : guérir défauts et travers par le rire. Ceux des Grands, des haut placés, sont presque trop voyants : on ne les désignera qu’indirectement, en les transposant chez plus grands encore, chez les Dieux. Ne pouvant rire ouvertement de ce qui se passe à la Cour, on montre l’Olympe, où ça ne va pas mieux. C’est d’ailleurs là la monnaie d’une première pièce, tant d’opéras ou ballets versaillais n’ayant quand même pas osé pousser la flagornerie jusqu’à représenter Louis XIV sous ses propres traits le déguisant en Hercule ou Jupiter, tonnant et en tout cas vainqueur.
La Belle Hélène traverse les générations (comme la Vie Parisienne et à un moindre degré Orphée aux Enfers, la Grande Duchesse de Gerolstein et la Périchole), confirmant comme amuseur numéro 1 cet Offenbach que les moralisateurs de l’époque dénonçaient comme corrupteur public : tant une société répugne à voir exposés, même parodiquement, ses torts et ses travers. A chaque génération, ou même saison, on rajuste le dialogue, on élimine les allusions qui ne disent plus rien à personne, pour compenser on actualise, comme les chansonniers. Le trait forcément grossit, le sous-entendu insiste, et font rire en premier degré. Comment ne pas céder à la fatalité ? Hélène ne fait que ça ! C’est devenu presque la loi, qu’on rapproche les livrets les plus sérieux, explicites, directifs. Pourquoi se priverait-on, quand le dialogue, simple prose, ne demande qu’à être rhabillé à la mode, comme les bains de Nauplie sitôt l’engouement venu se sont retrouvés à Saint Trop’ ?
N’oublions pourtant quel délicieux musicien Offenbach était. On se souvient d’une représentation du Pont des Soupirs dans un vrai Opéra, avec solistes désopilants, et en plus quatre dames du chœur fort bien chantantes se lançant dans d’éblouissantes variations (avec turlututus) sur le Carnaval de Venise. Chez Offenbach les situations sont tordantes, mais la musique et le chant grisants. Rions donc, et sans réserve, Offenbach ne risquant plus de paraître corrupteur : professeur d’irrespect seulement, qui tire sur les vieilles barbes, comme après tout Socrate recommandait à ses disciples de faire. Mais d’abord écoutons, et de toutes nos oreilles : le Trio rossinien si élaboré, et que maintenant nous savons tel ; les couplets de Calchas ; les cascades de la vertu ; les évohés gamins du Mont Ida – tant de trouvailles délicieuses et délirantes, où l’esprit des chansonniers sourit sous le galbe malicieux de la mélodie la mieux trouvée. Mais par pitié ! Même si la mise en scène vous pousse à vous tenir les côtes (la situation s’y prête assez), n’assourdissez pas de vos rires le moment musical le plus parfumé, le plus enivrant de la soirée, ce « Ce n’est qu’un rêve » où Hélène et Pâris se câlinent si joliment en se donnant le change. On a entendu ce moment divin ruiné (le mot n’est pas trop fort) par les rires devenant fous rires qui saluaient la sortie de sous le lit de moutons et moutons et moutons symbolisant le sommeil où se jouait ce rêve. Rude retour à la réalité ! Rions donc mais retenons-nous. Ce ne serait pas la peine d’avoir fait pour la Belle Hélène la dépense d’un grand orchestre et de chanteurs beaux à voir et à entendre si on allait en noyer tout l’effet sous des rires auxquels la pantomime suffit.
André Tubeuf